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samedi 28 mars 2020

[En suivant la piste] - Texte 6 - Hier Encore


Hier encore - Charles Aznavour

Tant de personnes sont plus jeunes que moi désormais. Cet acteur et ce collègue et cette jeune femme et l’enfant qu’elle tient.
La mesure de ma vieillesse se fait ainsi, chaque jour des gens plus vieux que moi partent pour ne plus jamais revenir tandis que d’autres viennent grossir les rangs des plus jeunes. Des plus jeunes que moi.
Et je perds mon temps à leur envier ce temps que je n’ai plus et ces premières fois gâchées. Et je gaspille ce qu’il me reste à regretter ce que je n’ai pas eu, ce que je n’aurai plus.
La jalousie du temps ronge mes journées et brûle par les deux bouts une chandelle déjà bien courte. Et les plus jeunes m’envient le fait d’être adulte en ne sachant pas profiter de leur enfance. Et les plus vieux jalousent le temps qu’il me reste et qu’ils ont déjà dépensé.
Et courant à notre fin en essayant de la retarder, nous gâchons notre temps à déjà le regretter.


[Blablabla texte 6, blablabla confinement, blablabla "En suivant la piste...".
Chaque jour je choisis une chanson et j'improvise un texte dessus, 
directement dans mon petit carnet, puis je recopie et publie ici.
Aujourd'hui, du Charles Aznavour, parce que bon sang que c'est beau 
La bise !]

vendredi 27 mars 2020

[En suivant la piste] - Texte 5 - King Of The Clouds


King Of The Clouds - Panic! At The Disco

Tout est en coton autour de moi. Je me redresse aisément.
Tout est simple, il suffit de me penser debout et je le suis.

Mes pieds sont perdus dans la fumée blanche, mais j’ai l’habitude, tout va bien, rien n’est inquiétant.
Les couleurs sont bien plus vives que sur la Terre. Ou que dans la réalité. Ou que quand je suis réveillée.
Je ne suis plus trop sûre de faire la différence.

jeudi 26 mars 2020

[En suivant la piste] - Texte 4 - Secretly


Secretly - Skunk Anansie

Ton côté du lit est si vide que j’ai l’impression d’entendre ton absence.

Je pensais que ces soirs-là, ceux où tu allais “sortir”, seraient emplis de silence. Au lieu de ça, il est deux heures du matin et ta place froide siffle comme un hurlement continu. Le son est strident, je grimace en fermant les paupières de toutes mes forces. Il faut que je dorme.
Mais impossible. L’intérieur de mes foutues paupières sert de toile à une projection privée de tout ce que j’imagine.

mercredi 25 mars 2020

[En suivant la piste] - Texte 3 - Never Let Me Down Again


Never Let Me Down Again - Depeche Mode

La ville disparaît peu à peu. Les lumières se font éparses puis rares puis inexistantes.
Je suis content de ne pas avoir à conduire. Mes mains tremblent encore, je ne sais pas si j’aurais réussi à faire démarrer la voiture.

mardi 24 mars 2020

[En suivant la piste] - Texte 2 - Celebrity Skin


Celebrity Skin - Hole

Je tartine une couche de maquillage sur ce visage qui n’est de toutes façons plus le mien.
J’appuie un peu sur mes joues. Je ne sens pas mes doigts s’enfoncer dans la chair. Peut-être à cause de la drogue -pardon, des médicaments pour gérer mon angoisse-, sûrement aussi à cause du botox.
Je repasse une épaisseur de crème pour ensevelir tout ça.

Est-ce que la moi de dix-sept ans, celle arrivée ici pour devenir riche et célèbre, serait fière de ça ? Fière des matins qui s’étirent jusqu’à 14h parce que je n’ai pas la force de sortir du lit ?
Fière de ce visage qui ne ressemble plus à celui de ma mère ?
Fière de la chair en moins ici, remplacée par du plastique en plus ailleurs ?
Sûrement.

Après tout, c’est cette petite conne écervelée qui a pris les mauvaises décisions avec lesquelles je dois vivre.


[C'est le confinement, on est tous coincés chez nous et moi je n'ai plus de boulot.
Donc voici le 2ème mini texte d'une série nommée "En suivant la piste...".
Le principe est simple : chaque jour je choisis une chanson et j'improvise un texte dessus, 
directement dans mon petit carnet, puis je recopie et publie ici.
Prenez soin de vous (et faites des câlins en commentaires, 
c'est garanti compatible avec les distances de sécurité ♥)]

lundi 23 mars 2020

[En suivant la piste] - Texte 1 - Upside Down


Upside Down - The Story So Far

Je n’aurais jamais dû écrire cette chanson.
A l’époque, c’est tout ce à quoi je pouvais penser, et il fallait que je l’écrive et que je l’enregistre. Mais je n’aurais pas dû la publier.

Visiblement, ma détresse, ma colère et ma solitude avaient trouvé écho chez de nombreuses personnes. Le groupe avait trouvé la gloire du jour au lendemain. Et moi… j’étais devenu une star.
Ça m’avait fait du bien au début. Cette chanson étalait notre rupture dans les plus sanglants des détails. C’était une autopsie en rotation sur toutes les fréquences radio. J’étais ravi.

lundi 21 janvier 2019

La saison des Brises-Roches

Lorsque tu es parti, je ne m'en suis pas tout de suite rendue compte.

Cette saison était toujours la plus dure des six, celle balayée par d'inépuisables bourrasques de cailloux. Les pierres, parfois à peine des grains, parfois galets entiers soulevés sur des kilomètres par les vents, nous giflaient les joues à peine le nez mis dehors.

J'y avais presque perdu mon œil, la première année. Depuis, je redoutais particulièrement la saison des Brises-Roches.

Alors quand je m'étais levée ce jour là et avais vu le compartiment dédié à ton équipement vide, je ne m'étais pas posée de questions. Tu sortais souvent à ma place pour chasser ou trouver du matériel pendant cette saison. Parfois tu n'avais même pas à chasser. Un matin, tu avais trouvé un gros animal inconnu, à quelques mètres de notre porte. Un rocher lui avait fracassé le crâne.

Je savais donc que tu étais parti.
Je ne pensais juste pas que tu étais parti.

lundi 29 octobre 2018

[UPDATE] J'écris une BD


Je crois qu'au fond je ne pensais pas vraiment dire ça un jour mais : j'ai fini mon scénario de BD.

Enfin, j'ai fini la version 1.

Je l'ai donnée à lire à quelques amis. Pas trop, juste trois. Juste assez pour me rassurer et pas assez pour me décourager.
Ils m'ont tous fait à peu près les mêmes retours. De bons retours, constructifs et motivants.
Et ils m'ont aussi tous dit presque la même chose : ce scénario est abouti, on sent que j'ai bossé dessus.

dimanche 22 juillet 2018

Hors de portée

J'ai l'impression que je devrais te toucher.
Juste, me pencher et parcourir la distance de toi à moi.
C'est comme ça que je me sens à peu près à chaque fois.

Alors j'essaie de rationaliser. Objectivement, tu es charmant et souriant et drôle avec tout le monde.
C'est dans ma tête, tout ça. J'imagine totalement le fait que tu abandonnes ce que tu es train de faire pour te concentrer sur ce que je dis dès que j'entre dans la pièce.
Je prends mes illusions pour des réalités et il faut que je me calme.

Il faut que je me calme, que je pense à autre chose.
Autre chose que nos points communs. Autre chose que l'envie de m'appuyer contre toi quand on est assis l'un à côté de l'autre. Définitivement autre chose que l'effet que ça me ferait si tu étais celui qui couvrait la distance.

Parfois, pendant les heures que je perds au lit à fixer mon plafond, j'imagine que tu es là.
Je te visualise allongé à côté de moi. Tu regardes le plafond toi aussi.
Puis, avec un soupir, tu te tournes sur le côté et enfouis ta tête dans le creux de mon épaule.

Voilà ce que je m'autorise. Pas plus.
Ça et le fait de me demander...
si parfois tu y penses aussi.


mardi 28 novembre 2017

[SPOILER] J'écris une BD

Ça fait quelques temps (ahem) que je n'ai pas posté ici.
Je ne sais pas si des gens suivent toujours ce blog. Si oui, coucou, ce message est pour vous.

Si je ne poste plus rien en ce moment, c'est parce que je travaille sur quelque chose. J'écris un scénario de BD. Une vraie histoire, à moi de bout en bout et qui me tient à cœur. C'est une expérience très différente d'écrire une histoire pour l'adapter en bande-dessinée et je dois dire que le process me plait beaucoup ;)

Mais compte tenu de ma tendance à commencer un projet pour ensuite joyeusement le laisser en plan pour passer à autre chose, j'ai décidé de me mettre des limites strictes.

En fait il y a une seule limite stricte : je n'écris plus rien de nouveau tant que le scénario de cette BD n'est pas fini.

Du coup, je n'écris rien d'autre. J'en suis juste à 26 pages de scénario et ça avance.
Je ne peux pas trop vous en dire pour l'instant, mis à part que le projet s'appelle Luisa/Andrew pour l'instant. Et je peux vous confier la playlist qui m'accompagne de très près dans l'écriture.


mardi 27 juin 2017

Canicule



Il fait plus frais dehors que dedans maintenant.
La canicule a pris fin il y a plusieurs jours déjà, mais elle ne semble pas vouloir quitter l'appartement. Alors je la supporte comme une colocataire indésirable.

Tous les soirs, je me couche dans un lit tiède, comme si je prenais la place d'un autre corps. Les murs dégagent une chaleur sourde, écho d'un été qui n'a de cesse d'engourdir le contreplaqué. Quand je les frôle, je sens leur torpeur, inconfortable. Une sieste sous un soleil trop accablant. Trop lourd pour être agréable. Trop étouffant pour bouger.
Alors je m'allonge sur ce matelas qui exsude une chaleur étrangère et je m'y enfonce lentement.

J'attends que cet appartement refroidisse, redevienne normal.
J'ai du mal à dormir depuis plusieurs jours déjà.
C'est comme si les pièces étaient habitées par quelqu'un d'autre que moi, comme si une présence refusait de quitter mes murs.

Comme si le squelette brûlait toujours sous la chair.


dimanche 13 mars 2016

De la problématique du son

J'aime bien la musique, vous l'aurez remarqué.
J'aime bien écrire aussi.

Enfin, non. J'aime écouter de la musique et j'aime quand j'ai fini d'écrire un truc.

Ma problématique est là. Écouter de la bonne musique c'est de la gratification immédiate : quelque chose d'électrique et violent et doux et chaud et magique, qui remonte tes veines et te donne des frissons dans le dos et des picotements sur la nuque.
Écrire c'est long, c'est chiant, c'est une galère pas possible. Les mots ne viennent pas, ou alors ils viennent mais ce n'était pas ceux-là que tu voulais. Et puis même avant d'en arriver là, ouvrir le document word te prend en général autant de temps et de négociations avec toi-même que le fait de faire ta valise avant un gros voyage.

Alors la musique c'est plus facile.

En ce moment j'essaie de me coller au travail sur un scénario de BD.
A la base c'était une idée de roman, mais je pense que ça passerait mieux en images.
Il y a 3 ans (mon dieu trois ans...) j'ai créée une playlist pour cette idée. Elle s'appelle Luisa/Andrew, parce que pour l'instant les personnages s'appellent comme ça et que sur le moment je n'avais pas de meilleur nom.

Si vous voulez écouter à quoi ressemble la relation de ces deux persos et leur histoire (et du coup de quoi parlerait la BD), vous pouvez lancer cette playlist en aléatoire...

Bon. J'ouvre mon doc.

mardi 23 février 2016

Rencontre

Il y a quelques semaines (déjà ?) j'ai eu la joie participer à la 5ème Nuit Originale (je vous ferai un article là-dessus aussi). C'était une des expériences les plus cools de ma petite vie et j'en suis ressortie avec plein d'idées et de projets, et c'est bien le principal.

J'y ai également rencontré Zoryall, qui a créé le podcast Le Sens du Son. L'idée : chaque émission a un thème, un seul mot, et chaque invité-e choisit une chanson en rapport avec ce thème et explique son choix.

J'ai participé au dernier podcast et j'y parle d'un sujet dont je vous parlais déjà un peu dans cet article.
J'espère qu'en mettant bout à bout ce podcast et l'article vous aurez une meilleure idée du sentiment.

jeudi 21 janvier 2016

La beauté des choses simples


Le docteur me parle.
Je sais qu'il me parle mais le mur en face de moi scintille comme une étendue de neige fraîche et poudreuse. J'écarquille les yeux pour absorber le moindre parfait détail de cette vue.
C'est magnifique. J'ai du mal à me concentrer.

        - Monsieur Grejnic, m'avez-vous compris ?

Je tourne la tête vers mon médecin et arrête mon regard au niveau de son torse. Regarder les visages est vraiment trop étrange.
Sa blouse blanche ressemble aux délicats drapés que j'avais vus taillés dans le marbre de vieilles statues mortuaires. Superbe, fine, donnant envie de tendre la main pour l'effleurer des doi...
        - Goran !
Je replie brusquement mon bras contre ma poitrine. J'allais caresser le chirurgien, mon dieu mais qu'est-ce que...
        - Ce n'est rien, madame. C'est tout à fait normal.
Le docteur se veut rassurant mais j'entends ma mère respirer fort à droite du lit. Elle panique. Moi aussi, quand j'ai le loisir d'y réfléchir, je panique.
Je tiens mon regard fermement fixé sur mes mains, croisées devant moi, un peu trop crispées. Le truc ne fonctionne pas sur moi, bizarrement. Mes doigts ressemblent toujours à mes doigts d'avant, calleux et trop courts pour être esthétiques.
Le contraste n'en est que plus frappant. J'ai l'impression d'être la seule abomination dans un monde d'une beauté renversante.

vendredi 16 octobre 2015

WeDoBD : le débrief

Le weekend dernier, tout ce que les internets font de mieux en matière de BD était au Carreau du Temple pour le retour du Festiblog Festival We Do BD.
Pour les habitués, le Festiblog rha merde We Do BD c'est non seulement un moment super de créativité, d'échange et de papouilles avec les gens venus chercher des dédicaces, mais c'est aussi l'occasion de voir les copains qu'on ne croisent qu'à ce festival. Autant vous dire qu'après un hiatus de deux ans (DEUX ANS), il y avait beaucoup d'amour et de câlinous dans l'air.

Je vous fais le débrief de 2 jours de folie, c'est parti pour un article long avec pleiiin d'images !

mardi 22 septembre 2015

Strangers 10 - M.


Ils essaient d'être discrets.
Ils chuchotent pour ne pas me réveiller, mais je les entends à travers les bippements des machines.
        - ... je comprends. Mais tu sais, il faut se dire qu'elle a vécu une belle vie !

Elle a vécu une belle vie ! Mieux vaut entendre ça que d'être sourde ! Je t'en prendrais un pour taper sur l'autre moi. Mes petits enfants sont là, à murmurer comme s'ils étaient dans la chambre d'un nourrisson. A eux trois ils sont toujours plus jeunes que moi ! Et pourtant les deux autres approuvent leur cousine. "Elle a vécu une belle vie."

Comme si ça justifiait quoi que ce soit. Oui, j'ai derrière moi quelques années formidables, parsemées de magnifiques rencontres, de folles expériences, de décisions hâtives et d'atterrissages en catastrophe. Mamie faisait la fête avec des rock stars, sniffait de la coke et dansait sur les tables. Ce n'est pas pour autant que mamie mérite de mourir.

J'entrouvre les paupières juste assez pour voir mes trois petits enfants, à l'autre bout du lit. La plus jeune est plutôt jolie. Elle me ressemble, donc il doit y avoir un lien de cause à effet. Ils sont jeunes et un peu chiants et partent du principe que j'ai fait mon temps et que si je casse ma pipe maintenant c'est quand même moins grave.
Ils ne savent pas que me sens prête à rempiler pour trois, cinq, douze vies ! Même avec ce corps qui tombe lentement en carafe, j'ai envie de rester.

Mon mari ne m'a jamais autant manqué. Il aurait compris, lui. Compris que ce n'est pas parce que la voiture tombe en rade que le voyage s'arrête. Qu'il y a une différence entre être pris par la mort et cesser de vivre. La Terre est peuplée de corps sans vie qui déambulent en attendant que la machine brise. Moi je suis l'inverse. L'habitante qui refuse obstinément de quitter l'immeuble qui s'effondre.

Je ne veux pas persister à travers ce vague souvenir rock'n'roll que ces gamins garderont de moi.
Je veux vivre.
Viens donc, Faucheuse de mes deux ! Mais sache que si tu veux me faire quitter cette vie, il faudra me faire sortir de force.


[L'inspiration m'a foudroyée la nuit dernière et j'ai pondu ce texte pour la série Strangers en 20 min, au lit avec mon clavier Bluetooth.
J'espère que ça vous a plus ! Et n'oubliez pas que j'utilise vos commentaires pour chauffer mon appart et qu'il commence à faire froid ;) ]


  

samedi 12 septembre 2015

Strangers 9 - E.


Je crois que si j’avais une capacité surnaturelle, j’aimerais pouvoir expérimenter le monde à travers les yeux et le corps d’une autre personne.
Juste, hop, sauter dans la conscience de quelqu’un et jouer les passagers silencieux pendant quelques heures.

Je pense que certains y verraient une sorte de curiosité malsaine (bon, ok, j’aimerais bien savoir ce que ça fait d’avoir un vagin, je l’avoue), mais plus que tout j’aimerais comprendre. Parfois je regarde les gens et je me sens tellement à côté de la plaque et si loin de leur façon d’appréhender le monde que je me demande si je n’ai pas loupé une upgrade entre ma vie précédente et celle-ci.
Autour de moi on tombe amoureux à tous vas, on se jette dans l’inconnu sans hésitation, on se met en danger, on désire, on s’engage, on persévère, on saute en parachute ou à l’élastique ou les deux pieds dans le plat. Parfois je regarde les gens et je me demande si nous sommes vraiment de la même espèce. Non pas que je les observe avec condescendance, tout l’inverse. Je les envie. Je les envie si fort. Et je ne les comprends pas. J’aimerais les comprendre. J’aimerais être comme eux. Et ça m’énerve.

Ça m’énerve parce que j’ai toujours cette impression d’avoir loupé un truc quelque part, qu’une connexion ne se fait pas et que tout existe chez moi, mais juste moins intensément.
Je ne suis vraiment fan de rien, je m’accommode d’à peu près tout, je ne suis jamais super heureux mais jamais vraiment très triste, je me lasse vite et sans grands regrets.
J’aime les gens, de l’amour le plus pur que je puisse fournir, celui lacé d’admiration et de respect, mais quand je les entends parler de ce et ceux qu’ils aiment je comprends bien que je n’ai pas ce feu sacré.

Ma vie manque de profondeur.
Je crois que je suis né sans passion.

[Et bon weekend à tou-te-s]

 

jeudi 10 septembre 2015

Strangers 8 - G.


Les gens meurent.
Les gens oublient puis ils disparaissent et meurent et j'ai si peur de mourir.

Je me raccroche aux sensations. Celles que je n'ai pas à articuler avec cet esprit qui me glisse entre les doigts, comme si j'essayais d'attraper une anguille à mains nues. Il fait sec et chaud dans la pièce. La couverture est rêche et la chemise que je porte est en papier. La peau de mes mains s'étire comme du cuir prêt à craquer. Un souvenir flou affleure à la surface, des mains qu'on masse avec de la crème avant d'aller dormir. Mais je ne suis pas sûr que c'était vraiment moi.
Ressentir est plus simple. Plus que de se souvenir. Plus que de parler.

Je recule un peu plus et heurte la barre en fer de la tête de lit. Le lit est sur roulettes et il se secoue quand je bouge. Je suis terrorisé. L'air a une odeur acide, de celles qui nettoient les malades et tuent les microbes. Je serre la couverture dans mes mains et c'est comme si je tenais du papier de verre.
Les autres gens dans la pièce parlent. Ils chuchotent rapidement en me jetant des coups d’œil et je ne suis pas stupide. Je sais qu'ils parlent de moi. Mais je ne sais pas pourquoi.

       - Il a avalé trois fois sa dose habituelle de médicaments, Philippe... Il voulait mourir !

Non ! Non non non nonnonnonnonnonnnononj'ai peur je ne veux pas. Oublier c'est disparaître et si on disparaît on meurt non non je ne veux pas mourir, aidez-moi à me souvenir !

       - Tu crois sérieusement qu'il a les idées assez claires pour décider de se suicider ? A tous les coups, il a oublié qu'il les avait déjà pris !
La jeune femme soupire et se laisse tomber dans un des gros sièges contre le mur.
       - Je n'ai juste plus la force pour ça... J'ai les enfants, le travail. Tu es très occupé, toi aussi. Il a besoin d'une surveillance constante et on ne peut pas abandonner nos vies pour nous occuper de lui...
Elle a de jolis cheveux blonds, très longs, qui tombent en rideau devant son visage lorsqu'elle se penche en avant. L'homme lui ressemble. Il me rappelle quelqu'un.
       - D'accord. ... D'accord, on a essayé et ça n'a pas marché. Le médecin m'a dit qu'on pouvait le laisser ici pour quelques jours. Ensuite... Ensuite on verra pour lui trouver un hospice.

Les deux se tournent vers moi. Je remonte la couverture râpeuse sur mes jambes pour me cacher. Pourquoi n'ai-je pas de pantalon ? Je veux leur parler, leur poser la question. Comment s'appelle la jolie blonde, pourquoi le jeune homme m'est-il familier et où est mon pantalon ? Mais c'est comme si tous les mots étaient tombés et avaient roulé sous le lit. Je sais qu'ils sont là, je ne sais juste pas comment les atteindre.

La jeune femme s'est levée. Elle s'approche du lit et pose un instant sa main sur mon bras. Elle est fraîche et douce. J'aurais voulu qu'elle reste.
       - Prends soin de toi d'accord ? Le docteur va repasser avant que ça soit l'heure de dormir.
Elle a de l'eau dans les yeux et sort rapidement de la pièce, sans se retourner. L'homme est à côté de moi, il me sourit.
       - Je sais que tu fais de ton mieux. Je suis désolé qu'on en arrive là. Je pensais qu'on aurait plus de temps.
Le jeune homme qui ressemble à quelqu'un m'embrasse sur le front avant de reculer.
       - Essaie de dormir, d'accord ? Je reviens demain.
Je ne sais pas comment lui dire que oui, j'ai compris. Mais je voudrais bien savoir quel jour on est, pour savoir quand ce sera demain...
J'essaie de rassembler les mots pour lui poser la question mais il est déjà dans l'encadrement de la porte. Il me fait un grand sourire, lui aussi ses yeux sont mouillés.
       - Bonne nuit, papa.

Le jeune homme est beaucoup trop vieux pour être mon enfant. Je soulève la couverture et regarde mes jambes, creusées et couvertes d'une fine peau pleine de plis.
Je suis un vieux monsieur. Un monsieur qui oublie.
Oublier c'est disparaître.

Autant mourir.


[La série Strangers est un exercice d'empathie. Parfois c'est un peu plus dur qu'à l'habitude.
Toute ma compassion va aux personnes atteintes d'une maladie de la mémoire et à leur entourage.
Pour en savoir plus sur la maladie d'Alzheimer et autres maladies apparentées : France Alzheimer]


lundi 7 septembre 2015

Strangers 7 - A.


Tu es beau.
Je t'observe par dessus le bol de thé que je tiens entre mes mains et je te trouve beau.
Tu es de profil et tu t'énerves en faisant la vaisselle. Il pleut dehors et les gouttes qui glissent sur la fenêtre dessinent de jolis motifs sur tes joues. Tu me racontes une discussion que tu as eue avec Brian la nuit dernière, au sujet d'un joueur de foot (ou bien de rugby ?). Brian n'y connait apparemment rien au foot (ou rugby) et il a tellement tort que tu es encore remonté huit heures après.
Tu ponctues ton plaidoyer d'un grand geste de la main et envoies voler de l'eau savonneuse un peu partout. De la mousse atterrit sur la vitre et commence à faire la course avec les gouttes de pluie.

Je me demande à quoi ressemblerait ma vie sans toi. Qui serions-nous si je n'avais pas pris l'avion il  y a quatre ans pour venir me changer les idées quelques jours en Irlande ? Si je n'étais pas entrée dans ce café miteux pour me mettre à l'abri du vent ? Si ton train pour Athlone n'avait pas été retardé ?
Qui serions-nous si nous étions restés deux inconnus ?

Tu tends distraitement la main vers moi et je te confie mon bol quasi vide. Il y reste un fond de sucre et tu esquisses un sourire en le submergeant dans l'évier. Je sucre toujours beaucoup trop mon thé et n'arrive jamais à boire la fin, trop écœurante. Tu continues ton récit de la soirée d'hier, sous-entendant que Sean n'a jamais dû avoir un ballon entre les mains (ah, du rugby donc) parce qu'il s'est rangé à l'avis de Brian, cet imbécile.
Je pose mon menton sur les mains jointes. Le tabouret sur lequel je suis assise est un peu instable mais je ne te l'ai jamais dit. C'est mon endroit préféré pour prendre le petit-déjeuner et te contempler.

Tu agites les mains au-dessus de l'évier qui se vide lentement. Tu les sèches sommairement avec un torchon que tu jettes sur le plan de travail. Tu souris à une blague que tu viens de faire (aux dépens de Brian, dont les oreilles doivent siffler).
Je me demande si les réalités parallèles existent vraiment.

Je me demande ce qu'il serait advenu de nous si le hasard n'avait pas aussi bien fait les choses.
Je ne peux pas m'empêcher de sourire aussi.
Mon dieu, je t'aime tellement.


[Je tente de remettre la main au clavier. Comme toujours, Strangers est ma série préférée pour reprendre doucement l'habitude d'écrire.
J'ai essayé d'infuser beaucoup de sentiments dans ce texte. J'espère que ça se ressentira. 
Des bisous.]

dimanche 31 août 2014

MayDay

[Ambiance sonore : Mayday - UNKLE
c'est assez vital à l'histoire donc cliquez ;) ]

        Le Mecanox porte bien son nom.
Plus grande boîte de nuit de la planète, l'endroit est un repaire à technophiles. Tout, depuis le décor sombre et industriel jusqu'aux robots-serveuses en passant par les "artistes" employés pour divertir la clientèle est étudié pour attirer les nouveaux rois du technomonde. Alcool infâme distillé dans la cave, strip-tease et ronron mécanique des rouages décoratifs... Pas vraiment ma conception d'une bonne soirée.
        Je ne fais pas la queue à l'entrée du club, je me contente de sortir mon badge de la police artésienne en précisant que je souhaite parler à l'Artiste Mila Sventazi. Le videur m'observe un instant avant de scanner mon badge mais semble rassuré par mon emploi du terme honorifique d'Artiste. Sur Vidalgan, on ne plaisante pas avec les conventions.
Le videur me fait signe d'entrer tout en gardant un œil sur la foule massée derrière les barrières de sécurité. Je suis toujours amusé de voir ce genre de boîte employer des non-modifiés pour assurer la sécurité. Même si les mœurs ont évolué, on ne fait pas autant confiance à la technologie intégrée que les politiciens le prétendent sur nos écrans.

        L'intérieur du club est moins glauque que ce à quoi je m'attendais. Sombre, enfumé et bruyant, certes, mais propre. Des serveuses modifiées peu vêtues circulent entre les tables, portant des plateaux diffusant une sorte de lumière grise. La grande majorité des clients sont des hommes, riches vu le nombre de complet-vestons dans la salle. Certains discutent entre eux, d'autres sont rassemblés autour d'un brasero diffusant une drogue locale, les derniers boivent simplement l'un des breuvages terreux alcoolisés servis sur cette planète. Non, vraiment pas mon type de soirée.
        Le seul point commun entre tous les clients est le petit coup d'œil nerveux qu'ils lancent à la scène de temps à autres. Le regard de quelqu'un qui attend fébrilement son rendez-vous galant en priant pour qu'elle ne lui pose pas un lapin.
Ils attendent tous Mila.