mercredi 9 janvier 2013

Monster 2 - Eloïse

[Suite de Monster, je vous conseille donc de lire ce premier texte avant :)

Encore une fois, je n'arrive pas à dormir.

         Accoudée à ma fenêtre ouverte, je scrute le jardin plongé dans la pénombre. Le ciel est relativement clair et, à la lueur de la Lune, je peux discerner le petit monticule de terre fraîchement retournée. Sous cette butte gît l'"accident" d'hier...
Mes nuits sont généralement agitées, mais certaines sont plus dures que les autres... Parfois, je reste trois ou quatre jours sans dormir. Je n'en ai plus autant physiquement besoin que le commun des mortels. Mais Dieu que j'en ai envie.

         Ce soir, Marco est calme. Après plusieurs semaines à se taper la tête contre les murs de rage et de désespoir, il a fini par entrer dans une phase de catatonie complète. Il s'assied quelque part et ne bouge plus pendant plusieurs heures. Il fixe le mur d'un œil vide, ignorant les gens qui entrent et sortent de la pièce. Plus personne n'essaie de lui parler.

         La nécessité de bouger, tout comme le besoin de dormir, est moins forte chez les personnes comme nous. Alors Marco se fond dans le décor, immobile, tandis que j'attends le sommeil.
Il ne viendra pas cette nuit. Je le sens. Au fond de mon estomac, quelque chose tiraille.


         Geoffroy dit que la mémoire est liée au sommeil. Dormir permet aux humains d'oublier. Selon lui, notre punition est donc de ne jamais trouver le sommeil pour ne jamais trouver la paix.
Parfois je me demande si nous sommes encore humains.

         Vivants, oui. Je sens mon cœur battre. En tendant l'oreille, je pourrais sûrement entendre ceux des autres habitants du manoir.
Mais "humains" ? Je n'en suis plus si sûre.

         Je reste donc là, à regarder dehors. Profitant de tout ce temps que j'ai à perdre, j'essaie de trouver LE moment. Celui où je suis devenue "autre chose".
Ce devrait être facile. J'ai plutôt bonne mémoire. En fermant les yeux, je peux faire réapparaître la maison dans le Sud où mes sœurs et moi allions en vacances. Mais les souvenirs de mon enfance et de mon adolescence me paraissent flous. Visuellement flous. Comme si je les avais tous vécus en étant myope et ne pouvais m'en rappeler autrement.
         Geoffrey me soutient que c'est normal. Qu'en évoluant en... ce que nous sommes, notre cerveau se modifie. La façon qu'il a d'enregistrer et trier les évènements change elle aussi. Et nos anciens souvenirs ont donc du mal à être lus correctement, comme si on essayait de lire un vinyle avec une platine CD.

         Les indices s'accumulent donc en faveur du verdict que je redoute le plus. Pas humaine. Plus humaine, du moins.
         Il y a quelques temps, je suis allée en ville vérifier une de mes hypothèses. Après quelques analyses, on m'a ainsi annoncé avec grande délicatesse que, oui, j'étais stérile. Le docteur marchait sur des œufs tandis que j'approuvais discrètement. C'était logique. La Nature me prêtait une vie plus longue que celle du commun des mortels, me permettre de me reproduire aurait été une aberration. D’ailleurs, à ma connaissance, aucun d’entre nous n’a jamais eu d’enfants. De toutes manières, le sexe est une activité bien trop dangereuse pour nous. Lutter contre notre nature demande une concentration de chaque instant. J’avais appris à mes dépends qu’il était impossible de maintenir ce type de contrôle durant l'acte sexuel.

         Un craquement résonne dans le couloir, me faisant sursauter. Je suis plus nerveuse que je ne l’imaginais… J’entends le plancher du salon grincer sous le poids de ce que je suppose être Paul.
Paul ne parle jamais de notre condition. Avec Geoffroy, et parfois aussi avec les autres pensionnaires, nous avons fréquemment de longs débats sur ce que nous sommes, comparant nos ressentis et partageant nos expériences. Paul se tient à distance de ce genre de discussion et je le soupçonne d’en savoir bien plus sur le sujet qu’il ne le prétend.

         Prenant conscience de ma position, j’essaie de me relâcher. Sur la pointe des pieds, légèrement fléchie, je suis tendue comme un arc. Par la fenêtre, j’aperçois une ombre bouger à l’orée de la forêt. Sûrement un écureuil ou un lapin. Rassemblant le peu de calme qui me reste, je retourne m’asseoir sur mon lit.
         Le tiraillement dans mon ventre s'accentue. Je peux percevoir tous les bruits de la maison, chaque latte de parquet qui grince, les respirations des pensionnaires, mais surtout les animaux dehors.

         Avec un soupir, je passe autour de mes poignets les deux menottes enchaînées au mur.
Sans mouvements brusques, je replie sagement mes pieds sous moi. Il me sera plus difficile de bondir hors du lit si je suis assise en tailleur.

Je laisse les fers mordre mes chairs et prends mon mal en patience.

Le tiraillement finira bien par passer. De toutes façons, j'ai tout mon temps.


[Il a mis le temps, mais il est arrivé ! 
J'aime bien ce personnage d’Éloïse et faire une suite à Monster me titillait. 
J'ai d'ailleurs commencé le prochain Monster, qui sera cette fois du point de vue de Paul.

Au passage, bonne année à tous !]

2 commentaires:

Paul Labrusse a dit…

O_o
Comment j'ai pu attendre autant avant de commencer à lire ton blog alors que je t'ai découverte en aout grâce à silver?!?
Bon ba j'ai un blog moins 3 textes à lire, heureusement la nuit est longue...

J'attend la suite avec impatience, il j'adore vraiment l'ambiance qui s'en dégage (et non, je ne mériterais pas d'habiter dans ce manoir)!

Nine a dit…

Heheh merci pour ton commentaire, j'espère que le reste te plaira autant :)