jeudi 21 janvier 2016

La beauté des choses simples


Le docteur me parle.
Je sais qu'il me parle mais le mur en face de moi scintille comme une étendue de neige fraîche et poudreuse. J'écarquille les yeux pour absorber le moindre parfait détail de cette vue.
C'est magnifique. J'ai du mal à me concentrer.

        - Monsieur Grejnic, m'avez-vous compris ?

Je tourne la tête vers mon médecin et arrête mon regard au niveau de son torse. Regarder les visages est vraiment trop étrange.
Sa blouse blanche ressemble aux délicats drapés que j'avais vus taillés dans le marbre de vieilles statues mortuaires. Superbe, fine, donnant envie de tendre la main pour l'effleurer des doi...
        - Goran !
Je replie brusquement mon bras contre ma poitrine. J'allais caresser le chirurgien, mon dieu mais qu'est-ce que...
        - Ce n'est rien, madame. C'est tout à fait normal.
Le docteur se veut rassurant mais j'entends ma mère respirer fort à droite du lit. Elle panique. Moi aussi, quand j'ai le loisir d'y réfléchir, je panique.
Je tiens mon regard fermement fixé sur mes mains, croisées devant moi, un peu trop crispées. Le truc ne fonctionne pas sur moi, bizarrement. Mes doigts ressemblent toujours à mes doigts d'avant, calleux et trop courts pour être esthétiques.
Le contraste n'en est que plus frappant. J'ai l'impression d'être la seule abomination dans un monde d'une beauté renversante.

samedi 14 novembre 2015

si vite / si lentement

On se souvient toujours de ce qu'on était en train de faire lorsqu'une horrible nouvelle nous a été annoncée.

Je me rappelle comme si c'était hier de ma cassette qui arrive à la fin de sa bande, du "clic" de mon baladeur pourri alors que j'arrive devant ma boîte aux lettres. De m'être dit "Oh, la flemme de remettre l'autre face de la cassette, je suis devant la porte" avant d'appuyer sur le bouton FM.
Puis les explications confuses : nuage de fumée, gens qui courent dans les rues, New York, avion détourné, ...
Je me souviens de mes pas faisant crisser les cailloux de la cour, de l'instant où j'ai compris qu'il se passait quelque chose. De mes mains qui galéraient un peu avec la clé du garage, de mon sac balancé à la va-vite sur le canapé pour allumer la télévision. Du deuxième avion qui entre dans la tour. Des journalistes sans voix. Des corps qui filent vers le sol, si vite et si lentement.

Je me souviens aussi du "Hey, t'as vu ce tweet ? Il se passe un truc chez Charlie Hebdo ?". Des nouvelles qui arrivent, tombant les unes derrière les autres sur cet écran qui me sert à surveiller le monde. Un écran que je suis payée à fixer. Du "Viens voir, ils ont allumé la télé en salle de presse... Il y a des morts...".
Des jours qui ont suivis, si vite et si lentement.

Alors je commence à les reconnaître, ces moments qui changent tout. Ces bouts de livres d'histoire que j'aurais vécus.

Comme cette voix qui s'élève au milieu d'une salle emplie de cliquetis de clavier. Qui arrive à percer à travers la musique diffusée par mes écouteurs. Et qui dit : "Oh... Vous avez vu, il y a une fusillade dans le 10ème !".
Et mon téléphone qui sonne immédiatement derrière : "Tu vas bien??? Paraît que ya une fusillade à république !!"
Et cette soirée de créativité qui devient immédiatement une soirée d'angoisse, à rassurer maman au téléphone, à envoyer des sms à tous mes amis, à m'inquiéter quand ils n'y répondent pas, à dérouler encore et encore cette timeline Twitter qui n'égrenne que des nouvelles de plus en plus tragiques. Du pire en pire en pire.
Être coincée là, par peur de sortir, parce qu'on est au milieu de la zone dangereuse et que bon "on ne sait pas". Penser aux gens dehors. Se dire qu'on est venue pour écrire et que de toutes manières on n'a rien de mieux à faire.
Ne pas trouver de mots.
Être fatiguée et vouloir rentrer. Avoir envie de dormir et peur de se réveiller.

Vivre une nuit dans l'Histoire. Une nuit qui passe si vite.
Mais surtout si lentement. 

[texte en direct du lieu de coworking où je suis toujours terrée, théoriquement pour avancer sur mon NaNoWriMo.
Restez chez vous et en sécurité.
Ne perdez pas espoir. Ne perdez pas confiance.]

vendredi 6 novembre 2015

Un peu compliqué


Parfois tu passes une journée de merde et tu fais de mauvais choix.
Genre tu vas picoler seul-e en te disant qu'avec de l'alcool ça passera mieux.


Ce n'est pas tout à fait faux. Pendant un moment tu es confortablement anesthésié-e. Tu te plonges dans la musique. Tu observes les gens accoudés au bar. Tu n'es pas seul-e avec ton téléphone à la main, à scroller sur Twitter, à commenter sur Facebook, à te donner une contenance pour ne pas boire ton verre trop vite. Ca devrait te rassurer mais ça te rend juste triste. Tu ne souhaites ça à personne. A choisir, tu préfèrerais être seul-e à être tout-e seul-e.
Le barman et la barmaid se touchent beaucoup et tu te demandes s'ils couchent ensemble. Ce ne sont pas tes oignons, mais quand même.
Tes années de marketing te disent que si la barmaid connaît ton nom ce n'est pas juste parce que le barman t'aime bien et le lui a dit. C'est parce que le barman a besoin que les gens consomment et reviennent. Et tu es beaucoup plus tenté-e de retourner dans le même bar quand tu as l'impression d'avoir des amis de l'autre côté du comptoir.
Esbroufe totale ou pas ? C'est la question.
Tu ne sauras jamais si les tenanciers ont une vraie sympathie pour toi ou si ce n'est que du business à base de "je t'offre un shot, reviens très vite, bisous".


Par contre, tu sais que tu es sur la pente descendante.