jeudi 1 septembre 2011

Monster


Le réveil affiche 04:17 lorsque j'ouvre les yeux. J'ai été brutalement sortie de mon sommeil par cette sensation de danger imminent. La dernière fois que mon instinct m'avait ainsi tirée d'une de mes nuits sans rêves, je m'étais levée pour trouver la moitié du manoir en proie aux flammes.
Cette nuit là, j'avais appris à écouter mon intuition.

         Je rejette les draps sur le côté du lit et pose mes pieds sur le parquet, tâtant le bois blanchi du bout des orteils tandis que je hume l'air nocturne. Pas d'odeur de fumée, mais le faible parfum que je distingue me fait serrer les poings à m'en faire mal. Les jointures de mes doigts en sont encore blanches lorsque je me rue hors de ma chambre.
         Le couloir est baigné d'une froide lumière bleutée grâce aux quelques rayons de lune qui filtrent à travers la crasse et la suie maculant les fenêtres. Après l'incendie, Geoffrey et moi nous étions donnés la peine de nettoyer quelques pièces importantes et le sol des couloirs mais personne n'avait fait les vitres des pièces communes.

         Il faudrait vraiment songer à repeindre les murs aussi, me dis-je en traversant le salon, mes pieds nus frôlant les tapis persans. La décoration n'est déjà pas joyeuse, mais l'absence de clarté donne vraiment au tout un air lugubre. Je passe sans ralentir devant Paul, assis dans un fauteuil poussiéreux, un verre de vin à la main, exhalant une élégance tout à fait inhumaine.
      - Bonsoir Eloïse, murmure-t-il de sa voix trop intense.
      - Paul, le salué-je d'un hochement de tête en continuant mon chemin.

         Le salaud, il avait probablement passé une partie de la nuit ici, à siroter une bonne bouteille en sachant ce qui se tramait dans la pièce d'à côté et avait laissé faire. Quand Paul nous avait rejoints, il y a de ça presque cinq ans, j'avais pensé qu'il souhaitait rentrer dans le rang, changer de style de vie comme je l'avais fait avant lui. Au bout de quelques mois, je m'étais rendue compte qu'il aimait sa vie exactement telle qu'elle était, et qu'il n'habitait ici que pour se sentir moins seul. Son apparente perfection allait malheureusement de paire avec un esprit totalement déviant et un caractère exécrable. Personne ne l'appréciait au manoir, mais je suppose que le fait de cohabiter avec d'autres êtres vivants lui suffisait.

         Je sens son regard me suivre alors que je quitte le salon et m'engage dans l'escalier qui mène au rez-de-chaussée. Je l'imagine parfaitement, sourire carnassier et boucles blondes stylisées, faisant tourner son vin dans son verre. Un monstre.


         Dans l'escalier, l'odeur s'intensifie, me prenant aux tripes. J'agrippe la main-courante, plus par habitude que par nécessité. Il y a bien longtemps que je ne tourne plus de l’œil pour ce genre de choses, mais mon corps a gardé en mémoire ses réflexes d’antan.
         Je m'enfonce vers le demi sous-sol, prenant soin de ne faire craquer aucune marche. J'ai l'impression d'avoir parcouru ce chemin si souvent que je pourrais le faire les yeux fermés sans qu'une seule latte de bois ne grince.
         Arrivée au pied de l'escalier, je m'arrête un instant pour me préparer au spectacle qui m'attend. Je prends une grande inspiration et l'odeur ferreuse s'engouffre en moi, me tiraillant l'estomac.
Je pousse la porte de la cuisine.

         J'ai juste le temps de voir une ombre traverser la pièce avant qu'elle ne disparaisse derrière un vaisselier à ma droite.
Plissant les yeux pour mieux voir dans l'obscurité, je prends conscience de l'ampleur des dégâts.
Du sang. Il y a du sang partout.

         Sur le plan de travail de la cuisine américaine gît un jeune homme. Ses bras pendent de chaque côté du meuble en formant un angle étrange. Son visage est figé dans une grimace de pure horreur, ses doigts restent crispés même dans la mort. Et bien sûr, le sang... sa chemise autrefois blanche en est détrempée, un trou béant remplace son abdomen. Quelques gouttes carmin s'écrasent encore au sol à intervalles réguliers. Je m'avance vers lui jusqu'à ce que mes pieds ne s'enfoncent dans une flaque poisseuse. Je réprime un haut-le-cœur.
         Dans la pénombre de la pièce, les yeux bleus du garçon me fixent, reflétant la terreur la plus indicible. Son regard me met mal à l'aise. J'avance la main pour lui fermer les paupières mais suis stoppée net à mi-chemin. Un grognement sourd s'élève du meuble derrière lequel l'ombre est allée se cacher.
         Lentement, j'avance à nouveau ma main vers le visage du mort. Cette fois le grognement se fait guttural, menaçant. L'ombre se redresse lentement. Je ne distingue qu'une silhouette, mais tout dans sa posture évoque un animal prêt à attaquer. Il ne manquait plus que ça.
      - Becca, arrête tes conneries et sors de là!
Défiante, j'approche à nouveau ma main du visage du cadavre. L'ombre bondit hors de sa cachette et se précipite vers moi, toutes dents découvertes. Becca me regarde sans me voir, ses yeux sans intelligence passant de moi au corps sans vie. Son visage est maculé de sang séché, collant ses cheveux en mèches compactes et laissant des traînées sombres jusque sur ses bras. Elle ressemble à une poupée qu'on aurait traînée dans la boue.
L'instinct animal a totalement pris le dessus et elle se déplace lentement de gauche à droite, cherchant à contourner le bar qui nous sépare.
      - Becca!
Elle sursaute au son de ma voix et fixe un instant son attention sur moi en grognant de plus belle, puis reprend son manège. Cette situation est complètement ridicule.
      - Ça suffit! m'exclamé-je en frappant des deux poings sur le comptoir.
Son regard se porte à nouveau vers moi, puis dérive vers le visage du jeune homme dont les yeux glacés me fixent toujours. Lentement, les épaules de Becca s'affaissent alors que son expression agressive se décompose.
Elle ouvre la bouche, puis la referme.
      - Becc...
      - Oh non... non. Non, non, non, non, ...
Sa voix a le timbre rauque de quelqu'un qui a trop crié. Ses yeux se baissent sur ses mains, ses longues et fines mains de pianiste, recouvertes de sang coagulé. Elle éclate en sanglots, les larmes qui dévalent ses joues laissent derrière elles de petits sillons clairs. Je vois sa poitrine se soulever brutalement et soudain le contenu de son estomac se déverse sur le sol.
         Je profite de sa distraction pour enfin clore les paupières du malheureux. L'agacement bouillonne en moi. J'ai envie de frapper la loque pleurnicharde de l'autre côté du bar.
         A chaque « accident », je revois mes propres rechutes. Cet instant tragique où, après des mois sans problèmes, je me retrouvais à sangloter dans le jardin tandis que Geoffrey se débarrassait de ce qu'il restait de ma victime.

Est-ce de notre faute ? Becca est-elle vraiment responsable pour le sang maculant ses mains ?
Je ne sais plus.

         Nous avons une prédisposition, ou du moins c'est ce que Geoffrey pense. Quelque chose de génétique qui non seulement nous pousse à l'acte, mais qui surtout nous change de l'intérieur quand nous laissons cours à nos pulsions. Qui fait qu'après des années sans incident je peux encore être sortie de mon sommeil par une odeur de sang provenant de l'autre bout du manoir. Qui fait que Becca, du haut de son mètre cinquante-cinq, a pu sans problème clouer ce jeune homme sur le comptoir de la cuisine. Qui fait aussi que Geoffrey n'a pas pris une ride depuis que je l'ai rencontré il y a vingt ans.
         Nous sommes humains, j'en suis certaine. Mes sœurs ne sont pas comme moi, elles ont vécu une vie paisible malgré ma « disparition », ont eu des enfants et ont vieilli. L'une d'elles, Armèle, est morte il y a trois ans d'un cancer.
Je me dis qu'il doit y avoir chez nous un défaut, une faille. Et en s'engouffrant dans cette faille, on devient … autre chose.

         Au sol, Becca s'est avachie contre la paroi du bar, l'air absent, formant du bout de ses doigts des motifs dans une des flaques de sang. Elle ressemble à un jouet cassé, sale et désarticulé. De temps à autre elle crache au sol. Elle doit avoir du sang plein la bouche.
Je m'avance vers elle, prête à la relever, quand la porte de la cuisine s'ouvre à la volée, claquant bruyamment contre le mur.
Becca sursaute mais ne lève pas les yeux vers Geoffrey qui vient d'entrer. Dommage. Rien que la désapprobation dans son regard l'aurait calmée pour plusieurs mois.

         Mon mentor pousse un long soupir avant de s'approcher de moi. Son visage porte les traces d'une fatigue n'ayant rien à voir avec un manque de sommeil. Un autre pensionnaire, Marco, a lui aussi rechuté en début de semaine. Il n'est pas ressorti de sa chambre depuis, malgré les demandes de Geoffrey. Marco passe ses jours et ses nuits à pleurer et crier jusqu'à tomber d'épuisement. Il n'a que quinze ans. Le plus jeune pensionnaire que nous n'ayons jamais eu.
         Deux incidents en une semaine, ça n'était pas arrivé depuis des mois et je suis sûre que Geoffrey lui aussi peut le sentir. Ce tiraillement, cette envie de se laisser aller, de relâcher son attention, juste un instant. De laisser l'instinct prendre le dessus.
         Agrippant Becca par le bras, Geoffrey la redresse sur ses pieds avant de me la coller entre les bras.
Contre moi, je sens la jeune fille grelotter. Je frissonne au souvenir de comment on se sent « après ». Quand l'adrénaline et le besoin viscéral ont quitté notre corps. Cette sensation de vide, cette culpabilité qui dévore et surtout, surtout, l'impression que la vie a quitté notre corps. D'être mort, froid, une coquille sans âme.

         A côté de moi, Geoffrey considère le cadavre sur le plan de travail d'un œil morne. Sans même se retourner, il me murmure :
      - Fais en sorte qu'elle prenne une douche et mets-la au lit. Et quand tu auras fini rejoins-moi dehors avec une pelle.
Je hoche la tête et me dirige vers l'escalier, portant presque Becca qui commence à somnoler. Au moment où je passe le seuil, la voix de Geoffrey s'élève dans mon dos, sombre et rauque.
      - Et enferme-la à clé...
      - Oui. Je sais.
Il faudra aussi que je lui fasse avaler un somnifère et que je l'attache au lit avec les sangles vissées au mur. Pour qu'elle évite de se réveiller dans une heure, pleine de haine pour sa condition, et qu'elle essaye de se défenestrer. C'était déjà arrivé.
Ça m'était déjà arrivé.

         La traversée du manoir se fait sans anicroches. Becca est molle comme une poupée de chiffon dans mes bras et Paul a déserté le salon. Je suis contente de ne pas avoir à le croiser. Je ne sais pas si j'aurais pu supporter son rictus suffisant ce soir.
         Becca se laisse faire tandis que je la lave sommairement et lui enfile un pyjama. Elle avale le somnifère sans rechigner et reste tranquille alors que je serre les sangles autour de ses poignets.
Deux chambres plus bas, j'entends Marco qui sanglote doucement en se tapant la tête contre un mur.
Dans son sommeil, Becca se débat un instant contre les entraves tenant ses chevilles puis se calme.

Je referme doucement la porte derrière moi.
En me concentrant, je peux entendre la respiration de plusieurs pensionnaires endormis. Un autre, que je présume être Paul, joue du piano à l'étage au-dessus. Et Marco... Marco n'est qu'un enfant. Je sais ce qu'il va devoir traverser.
Et parfois, je me demande si je n'aurais pas dû laisser le manoir brûler.

Et nous avec.


[... EDIT du 09/01/13: Ce texte est vraiment maudit, j'ai encore réussi à le supprimer en faisant une fausse manip -_- ]

11 commentaires:

Silver a dit…

J'ai beaucoup aimé, je trouve ce texte très esthétique en fait. Ca vient sûrement du fait que je me rappelle du clip que tu nous a montré chez toi et aussi le fait d'écouter ton excellente playlist en lisant. Ca et le fait que c'est, comme d'habitude, très bien écrit.

J'aime particulièrement l'idée en tout cas, le fait de montrer cette violence sans en expliquer la cause, sans la justifier avec quoique ce soit, juste dire qu'ils sont humains, que c'est comme ça. Enfin je sais pas si je m'exprime clairement mais j'ai eu un peu peur à un moment donné que ça soit une histoire de vampires ou quelque chose du genre et au final, ça fait plaisir d'être face à une aussi bonne idée. :) Bien joué.

Spero a dit…

Désolé si j'arrive pas à commenter la qualité du texte en lui même mais moi j'en reste toujours à l'admiration de te voir transcrire des personnages aussi incongrus. Je me demande bien comment c'est possible de se glisser comme ça dans la peau de cette Eloïse qui ne ressemble à rien de connu, et de transmettre son point de vue avec tant de réalisme...

Jaja a dit…

Eh ben... Je ne m'attendais pas du tout à lire un texte de ce genre. Corrige-moi si je me trompe, mais il me semble que c'est la première fois que tu traites d'un thème pareil, et pourtant tu le maîtrises à merveille.

Je ne peux que rejoindre les commentaires de Silver et Spero, et m'incliner bien bas.

oodule a dit…

Bonsoir,

Alors que dire? Un post, waouh. Ok.

Ensuite j'aime le sujet, le côté on ne s'attache pas à la combinaison faits et personnage, on les détache. Enfin c'est l'impression que ça me donne. C'est pour ça que ça me fait penser à Blast de Larcenet qui amène un personnage auquel on s'attache tout en sachant ce qu'il a fait.

Je n'irais pas plus loin, je rédige toute la journée je suis incapable d'aligner trois idées sans tomber.

Seulement, dire que ça me fait penser à du Larcenet, c'est pas banal. Merci pour le moment d'évasion.

le burp a dit…

Très sympa ton texte !
Il va falloir qu'on travaille ensemble !!!!

(je te link sur mon site)

Anonyme a dit…

Le texte est très accrocheur, on est vite plongé dans cette ambiance glauque et paranormale. J'ai vu venir la fin avec une pointe de regret, si tu as une suite à proposer je la dévorerai avec plaisir ^^
matamune

Mickaël Druart a dit…

Moi qui disais hier à ton cher dessinateur que je n'avais pas encore eu l'occasion de venir te lire, voilà qui est chose faite.
La très bonne critique qu'il m'a faite à ton sujet se vérifie. Tu crées une véritable ambiance dès le début, et entraine ton lecteur jusqu'à la fin.
Tout est décrit avec une telle justesse que tu en viens à solliciter tous nos sens.
Le temps d'un texte, j'ai quitté ma petite chambre et ai observé une scène, qui se montait au fil des mots dans un coin de ma tête.
Je repasserai par ici avec plaisir !

Nine a dit…

Déjà, merci à vous tous d'avoir pris le temps de commenter !

Je suis très contente que cette histoire ait plu, elle sortait un peu de nulle part et j'ai pas mal galéré à l'écrire entre le manque de temps, les fausses manips qui effacent la moitié du texte et les pc qui rendent l'âme sans tambour ni trompette...

J'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire et je pense tenter une suite au texte dès que j'aurais plus de temps.

Arty Shaw a dit…

Il fallait bien que je m'y mette aussi. Je suis d'habitude ce genre de lecteur pirate qui lit dans le silence de la nuit et qui s'enfuit une fois le point final franchit.

Pourtant, je connais bien la frustration que cela peut provoquer de voir tout pleins de jolies statistiques sur les visites et si peu de commentaires. "Qu'ont-ils pensé ? Combien de temps sont-ils restés sur la page ? Qu'est-ce qu'ils ont bien pu ressentir ?"
Tant de questions sans réponses...

et au final je m'égare. Je ne me suis pas lancé pour te pourrir tes commentaires, mais pour parler de ton texte. D'après ce que j'ai lu plus haute ça serait une première sur ce sujet ? franchement, ça ne se voit pas... C'est très bien construit, le texte est fluide. le lecteur [oh ouais on parle de moi là !] n'est pas perdu en cours de route. On arrive à la fin et on en veut toujours plus. On se dit qu'on peut tenir sans suite, sans début. Or c'est faut. Nous sommes des dévoreurs de mots comme les habitants du manoir dévorent les humains - pauvre de nous... -

Je te l'ai déjà dit sur Twitter, sous ElwaenV, mais je te jalouse. Parce que tu as du talent, tu sais l'exploiter. Et tu ne baisses pas les bras quand ton ordinateur te lâche.

Tu dis que ton texte a été supprimé ? Pour moi, en ce qui concerne les mots, rien n'arrive par hasard. s'il a été effacé, c'est qu'il devait l'être. C'est comme le phénix : il devait renaitre de ses cendre pour briller de milles feux et de milles compliments !

en un mot : Bravo
En un smiley : *O*

Moi.

Anonyme a dit…

grâce aux* quelques rayons de soleil

(je suis désolée de faire ma chieuse, en plus c'est tout ce qu'on peut reprocher à ce texte, je retourne en lectrice anonyme)

Nine a dit…

C'est corrigé ! Merci :)